UN CONTE POUR PETITS ET GRANDS (Emilie KAH)

J’ai écrit ce conte en 2004. J’ai pensé qu’il résonnait avec les temps bouleversés que nous vivons ; je l’ai ressorti de mes tiroirs.

Il y est question d’une guerre, de décisions graves, d’un enfant qui ne comprend pas qu’on puisse partir sans dire « au revoir » à son canard. La morale en est jolie : « Les parents n’ont pas toujours raison. En écoutant le cœur de leur enfant, ils obtiennent bien plus facilement son adhésion à des consignes contraignantes. »

 

CONTE VIETNAMIEN

Il était une fois, dans un pays lointain, un petit garçon qui s’appelait Hòng. Son pays était le Tonkin, et, dans ce pays, il arrivait que des petits garçons portent des noms de fleur. C’était le cas de Hòng. Aucun prénom ne lui aurait mieux convenu. Car Hòng veut dire « rose » en tonkinois et ce petit garçon avait, aussi bien dans sa physionomie que dans le secret de son cœur, toute la fraîcheur d’une rose au soleil du matin.

Hòng venait de fêter ses sept ans quand un grand malheur s’abattit sur lui. La guerre, qui rodait depuis quelques temps dans son pays, rattrapa sa famille.  On sait bien que la guerre provoque des choses terribles, et que, ces choses terribles, les petits garçons comme Hòng ont beaucoup de mal à les comprendre.

Un soir, dans la maison familiale, sous les tableaux de ses ancêtres, Hòng entendit son père dire à sa grande sœur Thi Muà. « Fuis vers le sud avec ton mari et tes enfants. Emmène avec toi ton petit frère Hòng. Veille sur lui comme une mère. » Hòng a embrassé son père qui pleurait et est parti dans la maison de sa sœur.

Le lendemain matin Hòng, très agité, tira le pantalon de Thi Muà : «  Grande sœur, je n’ai pas dit « au revoir » à mon canard, il faut que nous retournions chez notre père ! »  Mais Thi Muà était trop occupée aux préparatifs du départ pour accorder de l’importance à une affaire de canard.

« Thi Muà, il faut y aller ! Je veux faire mes adieux à mon canard ! disait Hòng, en tirant toujours sur le pantalon. 

– Ce n’est pas possible. Ne fais pas le bébé. Ton canard est très bien où il est. Père prendra soin de lui », répondait Thi Muà.

Au début de l’après-midi Hòng tira encore le pantalon de sa sœur pour renouveler sa demande. Thi Muà ne voulut rien entendre, elle faisait des paquets.

Alors, Hòng alla dans la cour, s’assit sur ses talons et pleura. Il faut vous dire que l’amitié de Hòng et de son canard était une chose peu habituelle. Cinq ans auparavant, alors que Hòng était encore un bébé, sa maman était revenue du marché avec ce canard. Son intention était de le gaver, puis de le tuer pour le faire cuire à l’occasion du grand repas de la fête du Têt, qui est le nouvel an au Tonkin. Mais voilà que le canard, au lieu de rejoindre ses congénères dans la mare familiale, s’était mis à suivre Hòng pas à pas. Toute la famille l’avait remarqué, toute la famille s’amusait de voir le petit garçon et l’animal. Car le canard était aussi grand que Hòng. Il était gris, avec des ailes bleutées, des petits yeux mobiles et un très joli bec jaune. Quand Hòng s’arrêtait, le canard s’arrêtait et attendait, la tête rejetée en arrière, avec l’air de poser une question. Quand Hòng repartait, il le suivait, le cou en avant, tout le reste en arrière, en se balançant avec une nonchalance joyeuse. Les voisins étaient accourus et riaient avec la famille devant ce spectacle, si bien que la maman fut obligée de dire : « On ne mangera pas ce canard, désormais c’est le canard de Hòng ! »

Hòng était toujours dans la cour, il ne pleurait plus. Il réfléchissait. Toute sa jolie frimousse, sous sa frange de soie, était devenue butée. Il se disait que le refus de sa sœur n’était pas justifié. Thi Muà aurait dû se souvenir que ce canard était tout ce qui restait à Hòng de sa mère. En effet, la maman de Hòng était morte, deux ans auparavant, en donnant naissance à une petite sœur. Au moment de partir, de fuir vers le sud, comme l’avait dit son père, Hòng avait senti confusément dans son cœur d’enfant qu’en ne disant pas « au revoir » à son canard, il n’avait pas dit  « au revoir » à sa mère.

Hòng sortit de la cour et courut vers l’arrêt de l’autocar. Quand le chauffeur vit monter le petit garçon, il ne fut pas étonné. Il avait l’habitude de le voir, car l’autocar appartenait au père de Hòng. Le petit garçon dit seulement : « Je vais dormir chez Père. » Pendant les sept kilomètres du voyage, Hòng pensa à une seule chose : « Thi Muà est injuste. Son refus n’est pas légitime. Je dois dire «  au revoir » à mon canard ! Je le dois ! »

Quand Hòng arriva chez son père, il n’entra pas par l’allée habituelle. Il passa par les champs de riz. Ceux-ci ondulaient comme des vagues d’émeraude  en bruissant sous le vent. Accroupi sur les diguettes, Hòng se faufila jusqu’à la mare. Là, il vit son cousin Lôc occupé à remplir des arrosoirs d’eau destinés à ses légumes. Il attendit que celui-ci soit tout au fond du jardin, dans les carrés d’aubergines, pour siffler doucement son canard. Le bel oiseau vint vers lui, moitié courant, moitié volant, car cette espèce de canard est capable de voler au ras du sol. Les retrouvailles des deux amis furent joyeuses. Ils commencèrent par un combat amical, qui était leur jeu préféré. Le canard, lourd et pataud, se précipitait le cou en avant, les yeux rieurs. Hòng esquivait ses coups de bec en lançant sa jambe très haut, comme pour un combat de boxe thaïe. Le canard passait sous la jambe, freinait brusquement à en tomber sur son croupion, faisait demi-tour et se lançait à nouveau. Et Hòng riait, riait… riait tant que ses gestes en devenaient désordonnés. Le canard aussi riait ! Si, si je vous assure ! Il poussait un couinement incroyablement perçant à la fin de chacune de ses glissades. C’est ainsi que les canards rient au Tonkin ! Les deux combattants finissaient par se fatiguer. Quand Hòng s’asseyait par terre en disant : « j’ai perdu », le canard se couchait devant lui et posait sa tête sur les genoux du petit garçon.

Hòng se souvint tout d’un coup qu’il était venu pour des choses bien plus sérieuses. Il prit la tête de Con Ngan – c’était le nom du canard – et lui parla doucement. Ce qu’il lui raconta, on ne le sait pas vraiment. Sans doute ses secrets de petit garçon malheureux. Mais il lui dit sûrement aussi des paroles magiques. Car lorsque Hòng monta dans le manguier, celui qui était presque aussi haut que la maison de son père, Con Ngan prit son envol et rejoignit le petit garçon. Ce qui était, vous en conviendrez, tout à fait extraordinaire, puisque cette espèce de canard ne vole habituellement qu’au ras du sol. Bien installés sur une grosse branche, les deux amis se régalèrent des fruits doucereux de l’arbre. Le soleil flamboyant se coucha derrière la maison en laissant des zébrures roses dans un ciel d’un bleu métallique et les premières étoiles naquirent. Alors dans l’odeur acre qui montait de la mare, à laquelle se mêlait celle si tenace des pétales blancs des pamplemoussiers de la cour, Hòng et Con Ngan s’endormirent l’un contre l’autre.

Le lendemain matin Hòng fut réveillé par les cris de son père et de sa sœur. Ceux-ci paraissaient inquiets et très en colère. Hòng serra son canard et dit d’une voix plaintive : « Je suis là Père, je suis dans le manguier». Mais il n’osa pas descendre. Les adultes s’approchèrent et ce qu’ils virent apaisa immédiatement leur courroux. Le canard ! Le canard, dans le manguier, s’était dressé sur la grosse branche pour protéger Hòng. Alors, devant une telle preuve de l’amour qui liait le canard et l’enfant, devant cette évidence, si évidente, si tranquille, Thi Muà sut qu’elle n’avait aucun reproche à faire à Hòng et, qu’effectivement, il fallait que ces deux-là se fissent leurs adieux.

Elle dit simplement : « Tout est bien Père, Hòng va venir avec moi à présent. » Le petit garçon descendit de l’arbre, le gros canard vola jusqu’au sol. Hòng embrassa son père et mit sa petite main dans celle de sa sœur. Con Ngan leur ouvrit le chemin en se dandinant fièrement. Arrivé au bout de l’allée, il se retourna, fit une révérence à Hòng et, après un clignement de son œil droit, il partit, moitié courant, moitié volant, vers la mare.

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