BORN TO LOSE

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                  C’est un petit cimetière de campagne, perché en haut d’un coteau, qui, faute de mieux, s’est développé sur la pente. Lorsque vous y grimpez depuis le vallon et qu’enfin vous découvrez son église, elle vous semble accompagnée du cortège de ses fidèles défunts, allongés ou dressés suivant la conformité de la tombe qui les abrite. Au fil des saisons des écharpes de brouillard de nuit aiment s’y attarder et flirter avec les rayons du soleil levant. Visiteur matinal, elles vous enveloppent comme les volutes d’une fumée de pipe. L’humidité qui vous mouille le visage et désaltère vos lèvres fait luire les marbres et verdir les mousses des pierres vénérables et tutélaires. La lumière réveille la dorure fanée de leurs inscriptions. C’est ainsi que la vie et la mort se côtoient dans une familiarité sauvage et sensuelle, délicate et adorable.

                  Le silence est si total qu’il vous semble l’entendre. 

                  Il se pourrait qu’un certain jour d’hiver, vous soyez étonné de trouver en ces lieux oubliés un vagabond devant un caveau récemment ouvert et refermé sur un nouveau défunt. Sous le tympan de pierre gravé aux armes de la famille, une couronne de fleurs blanches absolument somptueuse, ne portant aucun bandeau, aurait pu, malgré ou en raison de son anonymat, avoir été choisie parmi tant d’autres pour orner la grille du tombeau. Vous pourriez peut-être même voir l’homme y prélever deux pétales de rose cristallisés de givre pour les ranger avec précaution dans son portefeuille, observer sa face immobile empreinte d’une tendresse ineffable et sans espérance, avant d’y voir couler des larmes bénies car longtemps refusées. Puis le regarder descendre d’une démarche incertaine le méchant chemin de pierres. Trop loin de lui, vous ne pourriez l’entendre chantonner Born to lose de Ray Charles

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                   Tu vois, ce gars ? Oui ce vagabond, qui marche devant nous. Regarde-le bien. Tu as vu comment il s’y prend pour avancer. Il arrache son pied droit du trottoir, il le balance un peu, avant de le poser en avant avec précaution, comme s’il craignait que le sol se dérobe. C’est bon ! Maintenant le pied gauche. C’est pas son meilleur, sa jambe gauche est plus courte que sa droite. L’opération est délicate. On dirait qu’il va tomber. Mais non, d’un coup d’épaule, il se redresse et il recommence : il marche. Il sait bien que s’il s’arrête le froid le prendra. Alors, flip, flop, dans un bruit de succion du macadam, il continue. Eh bien, tu sais qui c’est, ce lèche-trottoir ? Tu ne le reconnais pas ? Oui, bien sûr il a changé, mais cette grande taille et cette boiterie ne te rappellent pas quelqu’un ? Tu ne vois vraiment pas ? 

                  James Simon ! James Simon ! Ce nom ne te dit rien ! Alors là tu me la coupes ! Attends que je te rafraîchisse la mémoire. James Simon qu’on appelait Jimmy. Tout le monde le connaissait à Agen, donc toi aussi ! Un sacré beau gosse, quand il était jeune. Tu ne t’en souviens pas : toutes les filles en étaient dingues. Demande à ta sœur, je suis sûr qu’elle s’en souviendra. Parle-lui du Jimmy, qui ressemblait au Che. Le Che, Guevara, Ernesto pour les dames, ça tu connais ! Hein ? Forcément un révolutionnaire comme toi. Et bien Jimmy, il avait un air du Che. Le cheveu noir et la mèche ravageuse. En plus grand, plus costaud aussi. Tu ne vois pas ? 

                  Rappelle-toi sa moto alors ! Il avait une fatboy. Une fatboy ! Toujours amnésique ? Une Harley Davidson, noire, basse, avec une selle monoplace, qui faisait un bruit qu’on aurait dit une musique de Wagner. Ne me regarde pas avec ses yeux ronds ! Même que tous les dimanches, vers les onze heures, il venait à la Brasserie de la Gare. On l’entendait arriver par le boulevard Carnot. Ah, quelle symphonie ! « Voilà la fat » qu’on disait ! On était là, toute une petite bande avec nos motos, des japonaises pour la plupart, à discuter esthétique et mécanique de nos machines respectives. Quand la fatboy arrivait, on se taisait d’un coup. On lui faisait une haie d’honneur. Il n’y en avait plus que pour elle et pour Jimmy ! Faut dire que la fatboy, c’est une moto mythique, avec une sacrée classe et une sacrée histoire ! J’te la raconterai une autre fois, si ça t’intéresse, ce qui m’étonnerait, vu que tu ne te souviens pas de la moto de Jimmy. Jimmy restait assis sur sa fat, les pieds bien à plat parce qu’elle est basse cette bécane. Il fumait, du velours dans les yeux pour les filles, de la morgue plein la bouche pour les péteux qu’on était, nous avec nos japonaises. C’était Easy Rider à la gare d’Agen ! Et tu ne t’en souviens pas ! Mais où t’étais ? En train de vendre l’Huma au marché de la Place du Pin ?

                  Bon je vais faire autrement. Jimmy a été au « technique », mais jamais dans notre classe. Il était plus âgé que nous. Et même s’il avait été une star du lycée, que tu ne te souviennes pas de lui au bahut, je peux comprendre. Il travaillait déjà avec son paternel quand, nous, on passait le bac. Et bien son paternel, c’était Serge Simon. Tu sais celui qui jouait au SUA. Pilier qu’il était, une force de la nature  comme ça, on n’en fait plus ! Mais si, rappelle-toi ! Un ancien du rugby d’Agen qui se suicide, ça fait la une du Petit Bleu, de Sud-Ouest et de La Dépêche réunis. T’as vraiment la tête percée, si t’as aucun souvenir de lui ! Serge Simon, le Serge qui tenait un garage sur la route de Cahors, qu’avait une femme belle comme un camion. La pompiste, les fesses moulées dans des pantalons de cuir l’hiver, les seins qui giclaient de ses débardeurs au premier rayon de soleil, tu t’en souviens ? Et bien, c’était la femme de Serge, donc la mère de Jimmy. On disait qu’elle était américaine. C’est sûrement pour ça qu’elle avait appelé son fils James. Tu ne peux pas l’avoir oubliée. Je vois une petite lueur dans tes yeux. La mémoire te reviendrait-elle au souvenir de la belle Lola ? Eh bien, un jour, elle en eu marre de Serge ou de servir de l’essence, ou des deux ; elle a filé avec un routier. Un divorce, c’est jamais bon pour les affaires. Le garage a coulé et Serge Simon s’est pendu. Oui, pendu ! 

                  Un peu après Jimmy a eu son accident de moto. Il a rencontré une voiture qui ne tenait pas sa droite dans un virage. Il a volé dans les airs ! La fatboy est partie à la casse et son pilote à l’hôpital pour plusieurs mois. Et sa patte folle à Jimmy, c’est une séquelle de cet accident. C’est moche, il n’avait aucun tort dans la collision, la voiture n’était pas à sa place… Après on a perdu Jimmy de vue. Tout le monde disait qu’il était en Amérique, à cause de sa mère. Il en est revenu. La preuve : c’est lui qui marche devant nous. Je t’assure. J’ai parlé avec lui la semaine dernière : c’est bien lui ! Il va à la gare, pour retrouver une vieille atmosphère sans doute, pour repenser à sa fatboy. Quel destin : Born to lose ! C’est une chanson de Ray Charles, je ne te demande pas si tu t’en souviens. T’as pas de mémoire, on dirait. C’est commode, remarque : tu es neuf chaque matin ! 

PS : Born to lose https://www.youtube.com/watch?v=EsOmizjm0Xw

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« Born to lose », mais c’est bien sûr ! « Born to lose » ! Alors, ce gars qui marche, —qui tente de marcher, devrais-je dire—, qui avance tout de même devant nous, ce serait « Born to lose » ?  Maintenant que je le regarde mieux, c‘est bien possible… Je te concède volontiers que ma mémoire n’est pas terrible. Disons qu’elle est sélective. Chez moi, elle choisit : la poésie, la musique, surtout la musique d’ailleurs. Born to lose est bien une chanson de Ray Charles. Des années 60, pas vrai ? Tu ignorais l’année de sa création, n’est-ce pas ? 1963, pour être précis. Chacun ses domaines ! Et ton gars, si c’est celui auquel je pense, chantait toujours cette chanson, ou la sifflait. D’où son surnom. Il vous la « servait » aussi à la gare d’Agen, puisque tu m’en parles. Qu’est-ce qu’elle dit déjà cette chanson ? « Born to lose /I’v lived my life in vain / Every dream has only brought me pain »*. On fait plus gai…

Avant de te parler de « Born to lose », j’ai tout de même deux ou trois trucs à te préciser.  Il est bon parfois de remettre les choses à leur place. Si je n’allais pas à vos rendez-vous « moto » devant la gare, c’est que je n’avais pas de moto. Quels jeunes avaient des motos à cette époque, le milieu des années quatre-vingt ? Ceux qui gagnaient leur vie, ou des fils de bourgeois qui avaient les moyens de s’en offrir une. Tu appartiens à la deuxième catégorie, si je ne me trompe… Oh, je sais, tu vas me dire que la tienne, tu te l’étais payée toi-même ! Mais comment ? En économisant, sur ton argent de poche, sur les étrennes de tes grands-parents, en travaillant pendant les vacances. Très bien ! Et pourquoi avais-tu des vacances ? Parce que tu étais sursitaire. Moi je faisais mon service militaire. Tout ton argent, tu pouvais le consacrer à une moto puisque ta famille payait le reste. Je n’étais pas dans la même situation. J’étais sans le sou à cette époque. Le peu que me donnait l’Armée, et ce n’était pas lourd, me servait à rentrer à Agen pour mes permissions tous les quinze jours. Remarque que, dans mon genre, j’étais veinard, on m’avait affecté à Bayonne, chez les paras. Ce n’était pas trop loin. C’était la première fois que je sortais de chez moi et je n’en garde pas un mauvais souvenir. Et c’est vrai que le dimanche matin, quand j’étais à Agen, je vendais l’Huma au marché de la Tour du Pin. Quand on a un père chauffeur à la Ruche méridionale et cégétiste, une mère épuisée et six frères et sœurs, on vend l’Huma le dimanche matin. Je ne dis pas ça pour me plaindre, je n’ai jamais manqué de rien et surtout pas d’amour chez moi. Ni de passions, d’ailleurs ! Et figure-toi que, même si le sort vous a placé au bas de l’échelle sociale, il arrive qu’on consacre son samedi soir à autre chose qu’à picoler et courir les filles. Et c’est là que nous retrouvons « Born to lose ». Où ? Au club de théâtre de Bon Encontre. Ça t’en bouche un coin ? Pas vrai ? Je faisais du théâtre et « Born to lose » aussi. Tu ne savais pas qu’il faisait du théâtre ? Je ne suis pas étonné. Je n’ai jamais rencontré un taiseux pareil. Ce type-là cloisonnait sa vie. C’est tout juste si on connaissait son nom, d’ailleurs, tu vois, je l’avais oublié. Comment dis-tu ? James Simon ? Je crois que tu as raison. Et ce serait le fils du Simon du SUA ? Je n’ai jamais fait le rapport. Le rugby n’est pas ma tasse de thé. Bizarre pour un Agenais, mais c’est ainsi.  

Assez parlé de moi. « Born to lose » ? Il était sacrément doué, ce mec. Je me souviens que nous avions monté Une maison de poupée d’Ibsen. La fille qui était metteuse en scène était féministe. Ceci explique cela. « Born to lose » jouait le rôle de Krogstad, un personnage fort peu sympathique au début de la pièce, un maître-chanteur inquiétant, qui finit par s’humaniser grâce à l’amour d’une femme. Il faisait une composition extraordinaire. Car ce gars — si c’est lui—, n’est pas ordinaire. C’est un artiste. Un vrai. Il y a des gens comme ça. On dirait qu’ils savent tout de la vie avant de l’avoir vécue. 

Quelles failles avait eues « Born to lose » dans son enfance pour être un tel comédien ? Mystère. Peut-être aucune d’ailleurs. Il arrive que ça vienne, de plus loin dans le temps et dans l’espace, un don ! Alors pourquoi lui ? On n’en savait rien. Je te l’ai dit : il n’était pas très communicatif, sauf sur notre passion commune. Ce qu’il faisait le reste de la semaine, au club théâtre, on ne le savait pas. Qui se serait inquiété de sa mère, de son père, d’un garage ? Il venait là pour faire le comédien et rien que cela. Il garait sa moto dans un coin, l’attachait à une grille avec une grosse chaîne et ne s’en occupait plus. Il entrait dans la salle comme dans une arène. Transfiguré, beau, j’ai rarement vu un type aussi beau, aussi habité, aussi heureux de ce qu’il s’apprêtait à faire. Il posait son blouson et son casque sur une chaise en chantonnant Born to lose, comme si cet air faisait partie de son rituel pour quitter la vraie vie et entrer dans sa vie vraie. Il se mettait à la tâche, écoutait les directives avec sérieux, humilité, attention : un vrai sacerdoce. On en restait tous baba. Quand enfin, il montait sur scène, il était incandescent. Nous, les autres, on retenait notre souffle. Il exerçait sur la salle un ascendant puissant. Et même quand il sortait du plateau, il y laissait quelque chose de lui. Comme une odeur, ou plutôt un goût. La soirée finie, je rentrais chez moi avec un manque de théâtre, qui était un manque de lui. Je me souviens qu’il n’était pas très aimé. Admiré, oui ! Il y avait en lui de la douceur, mais aussi beaucoup de violence. C’était une personnalité complexe, contrastée, sulfureuse…, avec quelque chose de maudit. Il aurait eu un accident de moto et il serait parti en Amérique. De tout cela, je n’ai rien su. Je devais être déjà monté à Paris quand c’est arrivé, pour étudier un peu de droit. La CGT avait besoin de former des cadres. Moi, mes humanités, je les ai faites grâce à la CGT. Mais tout a commencé au club théâtre de Bon Encontre. C’est là que j’ai compris qu’il y avait pour moi d’autres chemins que celui de la Ruche méridionale.

Bon admettons que cet homme soit bien « Born to lose ». Tu veux que j’te dise : je te parie que la façon dont il marche, là, devant nous, la façon dont il endosse le costume d’un va-nu-pieds est encore une composition. Je ne dis pas qu’il ne s’est pas clochardisé — ça je n’en sais rien et, si c’est le cas, j’en ai de la peine—, je te dis qu’il se sait clochard et qu’il en rajoute. 

« Born to lose » ! Il jouera son rôle jusqu’au bout. Il choisira sa sortie et ne la ratera pas !

« Né pour perdre, j’ai vécu ma vie en vain /Chaque rêve ne m’a apporté que douleur »

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Ils me suivaient sur le boulevard. Ils parlaient de moi, je les ai semés. Je n’aurais pas su quoi leur dire. Alors à quoi bon ? « James Simon ! », « Born to lose ! », ils se sont bien égosillés pour rien. Je n’ai pas répondu. Le temps qu’ils réalisent que je n’étais plus devant eux, que j’avais dû bifurquer vers Les Tanneries, qu’ils reviennent sur leurs pas et commencent à m’appeler, j’étais déjà planqué dans ma voiture. Quant à l’idée que je rigolais d’eux dans cette belle auto, elle ne pouvait pas leur venir. Le grand m’a abordé, l’autre jour. J’ai fait celui qui ne le connaissait pas, mais j’ai bien vu qu’il fouillait sa mémoire. Quand il a lâché mon nom, j’ai haussé les épaules et je l’ai planté. Voilà qu’ils sont deux à m’avoir repéré. Ça sent mauvais, il est temps que je dégage. Le petit, je l’ai connu au club théâtre. Un finaud, celui-là. Son nom, je l’ai oublié. Mais des deux, c’est sûrement celui qui a la meilleure vision de moi. Et justement je ne veux pas qu’il en ait la moindre. Qu’il croie ce qu’il a vu : un clochard, un paria, un déchet de l’humanité, qu’il aurait peut-être rencontré dans une ancienne vie… et qu’il m’oublie !

Putain, ce froid ! Bien brouillardeux pour mouiller les cols et les cœurs ! Où est ma bouteille, je l‘avais mise sous le siège. Rien de tel qu’un peu de Jack Daniel’s pour se réchauffer ! Le meilleur whisky, celui de chez moi. C’est où chez moi, au fait ?  Ici ou à Nashville ? Il faudrait que je le sache tout de même. À bientôt soixante ans ! Quatre jours, non cinq, que je suis en France et j’ai l’impression d’avoir retrouvé un chez moi. J’étais pourtant parti pour ne plus revenir. Celle qui me retenait ici, après la fuite de ma mère, après le suicide de mon père, m’avait signifié mon congé. Où est ma bouteille ? Je peux m’asseoir maintenant, ils sont sûrement loin, les deux fantômes ! Contact, chauffage ! Retirage de bonnet mouillé, de veste immonde et de godasses éculées ! Enfilage de chaussettes sèches, lampées de whisky : voilà qui vous change un homme.

Catherine de S., celle que depuis toujours j’appelle Kate, — pour faire américain ! —, est morte. Je ne l’ai pas revue. « Venez, monsieur, on vous demande, la grande faucheuse n’attendra plus longtemps. » Je suis arrivé trop tard. Je suis allé chez Virginie, la vieille bonne de la famille de Kate. Je ne pouvais pas me présenter au « château ». Elle m’a raconté que Kate était partie en murmurant mon nom. Est-ce vrai ? Est-ce pour la légende ? Quelle incorrigible romantique, cette Virginie !

Kate, ma Kate ! Toi qui fus ma première, celle qu’on n’oublie jamais. J’avais dix ans lorsque je t’ai surprise à la rivière, toi, quatorze donc. Rencontre radicale qui fixa définitivement mes préférences sexuelles et sans doute aussi ma vocation artistique ! Ce jour-là j’ai donc vu tes seins. Sur ton torse à peine bombé, deux boutons sombres, durcis par la fraîcheur de l’eau ! Dans mon trouble de petit garçon, je devinais qu’ils n’avaient pas connu d’homme, que j’étais le premier. Pétrifié, orgueilleux déjà, je n’osais bouger par peur d’être chassé. Tu m’as fait signe d’approcher. Je baissais les yeux comme un qui n’a pas le droit. D’un doigt tu m’as relevé le menton. « Touche ! » Kate, ce sont mes mains, ma bouche, qui ont éveillé tes seins. C’est mon enfance qui les a sortis de la leur ! Sais-tu qu’il m’arrive souvent de voir, dans mes songes, tes seins s’épanouir en fleurs ? 

                  Tu es morte. J’ai vu ton caveau ce matin. Tu sais que j’ai toujours aimé le travestissement. Que dis-tu de mon costume de deuil, celui d’un vagabond, d’un abandonné ? Je n’ai jamais cessé de t’aimer, Kate. Depuis le jour de la rivière, j’ai arrosé tes roses, j’ai pleuré à la douleur de leurs épines, à la douceur de leurs pétales aussi. Notre histoire a duré douze ans. Ça s’appelle un grand amour, non ? « Born to lose, and now I’m losing you », for good ! Pour de bon, définitivement, à jamais…

                  J’ai endurci mon cœur… J’ai calculé l’autre jour que la fille qui m’attend à Nashville est ma vingtième. Je sais même qui sera la prochaine ! Pour une vingt-et-unième, elle fera l’affaire ! Elle a de petits seins, comme les autres.

                  Bon il faut que j’m’arrache. Je serai à Paris au matin. A temps pour me changer, me raser, attraper mon vol ! Peter m’attendra à l’aéroport avec ma Mustang et, même si à Nashville il ne fait pas aussi froid qu’ici, Mum Lola aura fait du feu dans la cheminée.

                                                                                                   Emilie KAH août 2020

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Sortie de mon 9ème livre « Rendez-vous chambre 31 »

C’est mon sixième roman, mon troisième livre édité chez Parole Éditions. Il est disponible sur commande dans toutes les bonnes librairies, sur le site de l’éditeur ou chez moi.

Si j’écrivais un mot sur votre exemplaire, je pourrais choisir : « Vieillir ne signifie assurément rien de plus que ne plus avoir peur de son passé. » (Stefan Zweig) ou « N’en croyez pas un mot. On se trompe toujours sur le compte des autres et sur le sien ! » ou encore «  L’homme pense, Dieu rit » (proverbe yiddish)

MERCI DE L’ACCUEIL QUE VOUS LUI RÉSERVEREZ

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UN CONTE POUR PETITS ET GRANDS (Emilie KAH)

J’ai écrit ce conte en 2004. J’ai pensé qu’il résonnait avec les temps bouleversés que nous vivons ; je l’ai ressorti de mes tiroirs.

Il y est question d’une guerre, de décisions graves, d’un enfant qui ne comprend pas qu’on puisse partir sans dire « au revoir » à son canard. La morale en est jolie : « Les parents n’ont pas toujours raison. En écoutant le cœur de leur enfant, ils obtiennent bien plus facilement son adhésion à des consignes contraignantes. »

 

CONTE VIETNAMIEN

Il était une fois, dans un pays lointain, un petit garçon qui s’appelait Hòng. Son pays était le Tonkin, et, dans ce pays, il arrivait que des petits garçons portent des noms de fleur. C’était le cas de Hòng. Aucun prénom ne lui aurait mieux convenu. Car Hòng veut dire « rose » en tonkinois et ce petit garçon avait, aussi bien dans sa physionomie que dans le secret de son cœur, toute la fraîcheur d’une rose au soleil du matin.

Hòng venait de fêter ses sept ans quand un grand malheur s’abattit sur lui. La guerre, qui rodait depuis quelques temps dans son pays, rattrapa sa famille.  On sait bien que la guerre provoque des choses terribles, et que, ces choses terribles, les petits garçons comme Hòng ont beaucoup de mal à les comprendre.

Un soir, dans la maison familiale, sous les tableaux de ses ancêtres, Hòng entendit son père dire à sa grande sœur Thi Muà. « Fuis vers le sud avec ton mari et tes enfants. Emmène avec toi ton petit frère Hòng. Veille sur lui comme une mère. » Hòng a embrassé son père qui pleurait et est parti dans la maison de sa sœur.

Le lendemain matin Hòng, très agité, tira le pantalon de Thi Muà : «  Grande sœur, je n’ai pas dit « au revoir » à mon canard, il faut que nous retournions chez notre père ! »  Mais Thi Muà était trop occupée aux préparatifs du départ pour accorder de l’importance à une affaire de canard.

« Thi Muà, il faut y aller ! Je veux faire mes adieux à mon canard ! disait Hòng, en tirant toujours sur le pantalon. 

– Ce n’est pas possible. Ne fais pas le bébé. Ton canard est très bien où il est. Père prendra soin de lui », répondait Thi Muà.

Au début de l’après-midi Hòng tira encore le pantalon de sa sœur pour renouveler sa demande. Thi Muà ne voulut rien entendre, elle faisait des paquets.

Alors, Hòng alla dans la cour, s’assit sur ses talons et pleura. Il faut vous dire que l’amitié de Hòng et de son canard était une chose peu habituelle. Cinq ans auparavant, alors que Hòng était encore un bébé, sa maman était revenue du marché avec ce canard. Son intention était de le gaver, puis de le tuer pour le faire cuire à l’occasion du grand repas de la fête du Têt, qui est le nouvel an au Tonkin. Mais voilà que le canard, au lieu de rejoindre ses congénères dans la mare familiale, s’était mis à suivre Hòng pas à pas. Toute la famille l’avait remarqué, toute la famille s’amusait de voir le petit garçon et l’animal. Car le canard était aussi grand que Hòng. Il était gris, avec des ailes bleutées, des petits yeux mobiles et un très joli bec jaune. Quand Hòng s’arrêtait, le canard s’arrêtait et attendait, la tête rejetée en arrière, avec l’air de poser une question. Quand Hòng repartait, il le suivait, le cou en avant, tout le reste en arrière, en se balançant avec une nonchalance joyeuse. Les voisins étaient accourus et riaient avec la famille devant ce spectacle, si bien que la maman fut obligée de dire : « On ne mangera pas ce canard, désormais c’est le canard de Hòng ! »

Hòng était toujours dans la cour, il ne pleurait plus. Il réfléchissait. Toute sa jolie frimousse, sous sa frange de soie, était devenue butée. Il se disait que le refus de sa sœur n’était pas justifié. Thi Muà aurait dû se souvenir que ce canard était tout ce qui restait à Hòng de sa mère. En effet, la maman de Hòng était morte, deux ans auparavant, en donnant naissance à une petite sœur. Au moment de partir, de fuir vers le sud, comme l’avait dit son père, Hòng avait senti confusément dans son cœur d’enfant qu’en ne disant pas « au revoir » à son canard, il n’avait pas dit  « au revoir » à sa mère.

Hòng sortit de la cour et courut vers l’arrêt de l’autocar. Quand le chauffeur vit monter le petit garçon, il ne fut pas étonné. Il avait l’habitude de le voir, car l’autocar appartenait au père de Hòng. Le petit garçon dit seulement : « Je vais dormir chez Père. » Pendant les sept kilomètres du voyage, Hòng pensa à une seule chose : « Thi Muà est injuste. Son refus n’est pas légitime. Je dois dire «  au revoir » à mon canard ! Je le dois ! »

Quand Hòng arriva chez son père, il n’entra pas par l’allée habituelle. Il passa par les champs de riz. Ceux-ci ondulaient comme des vagues d’émeraude  en bruissant sous le vent. Accroupi sur les diguettes, Hòng se faufila jusqu’à la mare. Là, il vit son cousin Lôc occupé à remplir des arrosoirs d’eau destinés à ses légumes. Il attendit que celui-ci soit tout au fond du jardin, dans les carrés d’aubergines, pour siffler doucement son canard. Le bel oiseau vint vers lui, moitié courant, moitié volant, car cette espèce de canard est capable de voler au ras du sol. Les retrouvailles des deux amis furent joyeuses. Ils commencèrent par un combat amical, qui était leur jeu préféré. Le canard, lourd et pataud, se précipitait le cou en avant, les yeux rieurs. Hòng esquivait ses coups de bec en lançant sa jambe très haut, comme pour un combat de boxe thaïe. Le canard passait sous la jambe, freinait brusquement à en tomber sur son croupion, faisait demi-tour et se lançait à nouveau. Et Hòng riait, riait… riait tant que ses gestes en devenaient désordonnés. Le canard aussi riait ! Si, si je vous assure ! Il poussait un couinement incroyablement perçant à la fin de chacune de ses glissades. C’est ainsi que les canards rient au Tonkin ! Les deux combattants finissaient par se fatiguer. Quand Hòng s’asseyait par terre en disant : « j’ai perdu », le canard se couchait devant lui et posait sa tête sur les genoux du petit garçon.

Hòng se souvint tout d’un coup qu’il était venu pour des choses bien plus sérieuses. Il prit la tête de Con Ngan – c’était le nom du canard – et lui parla doucement. Ce qu’il lui raconta, on ne le sait pas vraiment. Sans doute ses secrets de petit garçon malheureux. Mais il lui dit sûrement aussi des paroles magiques. Car lorsque Hòng monta dans le manguier, celui qui était presque aussi haut que la maison de son père, Con Ngan prit son envol et rejoignit le petit garçon. Ce qui était, vous en conviendrez, tout à fait extraordinaire, puisque cette espèce de canard ne vole habituellement qu’au ras du sol. Bien installés sur une grosse branche, les deux amis se régalèrent des fruits doucereux de l’arbre. Le soleil flamboyant se coucha derrière la maison en laissant des zébrures roses dans un ciel d’un bleu métallique et les premières étoiles naquirent. Alors dans l’odeur acre qui montait de la mare, à laquelle se mêlait celle si tenace des pétales blancs des pamplemoussiers de la cour, Hòng et Con Ngan s’endormirent l’un contre l’autre.

Le lendemain matin Hòng fut réveillé par les cris de son père et de sa sœur. Ceux-ci paraissaient inquiets et très en colère. Hòng serra son canard et dit d’une voix plaintive : « Je suis là Père, je suis dans le manguier». Mais il n’osa pas descendre. Les adultes s’approchèrent et ce qu’ils virent apaisa immédiatement leur courroux. Le canard ! Le canard, dans le manguier, s’était dressé sur la grosse branche pour protéger Hòng. Alors, devant une telle preuve de l’amour qui liait le canard et l’enfant, devant cette évidence, si évidente, si tranquille, Thi Muà sut qu’elle n’avait aucun reproche à faire à Hòng et, qu’effectivement, il fallait que ces deux-là se fissent leurs adieux.

Elle dit simplement : « Tout est bien Père, Hòng va venir avec moi à présent. » Le petit garçon descendit de l’arbre, le gros canard vola jusqu’au sol. Hòng embrassa son père et mit sa petite main dans celle de sa sœur. Con Ngan leur ouvrit le chemin en se dandinant fièrement. Arrivé au bout de l’allée, il se retourna, fit une révérence à Hòng et, après un clignement de son œil droit, il partit, moitié courant, moitié volant, vers la mare.

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LITTÉRATURE ET VOIX

Il ne vous a pas échappé, cher lecteur attentif de ce blog, que depuis, quelques temps, je donne de la voix d’une nouvelle façon. Et oui, je me suis remise en scène ! J’ai trouvé, en la personne de Martine Tonon, une partenaire, une complice. Nous chantons ensemble sur les places publiques et nous avons ouvert ensemble un atelier dédié à la voix.

Pas à Paris, à Castelsagrat ! 

Vous connaissez déjà les ateliers que je consacre à l’écriture, durant lesquels je demande aux participants de soigner la lecture à voix haute de leur travail, au point que je les invite à cet exercice en public, au cours de nos lectures-concerts. Pour moi écriture et lecture sont intimement liées. Un texte ne prend véritablement tout son sens que lorsqu’il est incarné. Lorsqu’un corps le transmet par sa voix et son cœur à un autre corps qui le reçoit par ses oreilles et son cœur.

L’art de bien lire — et de bien parle­r et même de bien chanter — est comme un entrainement, une invitation, un champ d’expérimentation à celui de bien écrire. Il conduit à se poser des questions sur la langue (ponctuation, musicalité, rythme, style, etc.) et sur ses fonctions (raconter, transmettre, communiquer, partager, etc.).

La voix conduit à la littérature et la littérature conduit à la voix.

Pour en savoir plus consultez

http://emilid.com/spectacles/

https://emilid.com/atelier-voix/

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Écrire une nouvelle à partir d’une photo

BURN OUT

Regardez cet homme qui passe, là, dans le jour finissant. C’est vous. Un pardessus gris souris confortable, des chaussures qui ne blessent pas les pieds — vous ne marcheriez  pas si aisément. Est-ce par coquetterie ou pour protéger votre crâne chauve que vous portez chapeau ? Les derniers rayons du soleil sont impuissants à réchauffer l’air glacé. Que diriez-vous de l’éclairage ? Qu’il est franc… C’est le mot juste ; la lumière dessine les contours de tout ce qu’elle touche. Quant aux âmes, quant à la vôtre, elle les pénètre jusqu’aux tréfonds.

Regardez-vous mieux, observez-vous, détaillez-vous : vous êtes cet homme qui marche dans la ville. Au bout de votre bras droit : votre serviette — votre servitude, car elle est votre outil de travail et contient tout ce qui est indispensable à un état que vous ne supportez plus. Votre main gauche vient de monter à votre visage. Est-ce pour vous gratter le nez ou pour la réchauffer de votre haleine. Car, tiens, vous n’avez pas vos gants. Vous les auriez oubliés, lors de votre dernière visite ! Comment avez-vous pu les laisser sur la table de votre patient ? Vous ne sortez jamais, jamais sans vos gants, l’hiver. Cette distraction ne vous ressemble pas. À ce constat votre raison vacille.

Vous voilà désaccordé. Pourquoi, aussi, vous appliquez-vous à être ce qu’on attend de vous — un personnage respectable et respecté de la ville. Est-ce si important d’être un homme important ? Que d’efforts on fait, dans la vie, pour se hisser au-dessus des autres ! D’où vient ce besoin ancestral de reconnaissance sociale. Vous vous êtes épuisé à cette tâche. Vous avez aussi épuisé les autres : Aurélie, votre épouse, pas assez bien pour votre famille, à laquelle vous avez été contraint d’apprendre les usages, vos fils qui, lorsqu’ils étaient classés seconds, vous entendaient dire immanquablement : « Il n’y a qu’une place qui vaille, la première. »

C’est bien de vous qu’il est question. Mais oui, de vous : le docteur Pierre. Est-ce votre prénom ou votre nom ?  Combien de fois ne vous a-t-on pas posé cette question. Pas dans cette ville où tout le monde connaît le docteur Jérôme Pierre, fils du docteur Alain Pierre, petit-fils de… 

Qui songerait à contester votre légitimité à vivre et exercer votre art ici ? Quelqu’un vient de le faire ! À vous remémorer l’événement — car c’en est un pour celui que vous êtes —, vous voilà sidéré, accablé. Votre tête penche, vos épaules peinent à la tenir. Est-ce de fatigue, de colère, pire de honte ? Vous en avez oublié vos gants. Ressaisissez-vous, que diable, redressez-vous ! Que vous arrive-t-il ? D’où venez-vous pour être si chamboulé ? Des « quartiers », mais ce n’est pas la première fois que vous y allez. Toute agglomération a des quartiers qu’elle cache, qu’elle voudrait ne pas exister et qui régulièrement se rappellent à son bon souvenir par quelque fait délictueux : bagarre, incendie de voiture, viol, drogue, crime parfois. Vous en venez ; rien d’étonnant — ne vous appelle-t-on pas « le médecin des pauvres » ? Vous en auriez assez de cette étiquette ? Trop, ce serait trop ? Vous seriez bon jusqu’à un certain point ? La bonté n’a pas de limite ou n’est pas. Quoi ! les malades que vous venez de visiter vous ont insulté. Ils vous rendent responsable de leur délabrement physique, puisqu’il découle de leurs problèmes sociaux, environnementaux, pour lesquels des gens comme vous ne feraient rien. Ils ne manquent pas de logique, les gens des « quartiers ». Sans compter qu’ils vous ont jeté vos honoraires à la figure en vous disant que c’était de l’argent facilement gagné. Là, ils ont tort, il est difficile, harassant, jour après jour, année après année, de prendre en charge les maux des autres, de les écouter, de les réconforter, de les soigner au mieux de ses possibilités. La preuve ; ce soir vous êtes épuisé. Quoi, les études ? Elles sont difficiles. Vous n’avez pas de mérite, vous aviez les moyens intellectuels et financiers de les faire. Taisez-vous donc. 

Vous êtes scandalisé, découragé de la nature humaine et de la vôtre. Remettez-vous, vous arrivez dans des lieux plus riants. Le pavement est propre et blanc, les trottoirs sont larges et accueillants ; on y entre dans le crépuscule d’un pas allant, presque joyeux. Dans cinq minutes vous verrez votre immeuble. Vous venez de ralentir le pas. Quoi ? Vous n’avez pas envie de rentrer chez vous. Vous ne rentrerez pas ce soir. Votre femme vous attend ; vous le savez. Hein ! vous ne voulez pas la voir vous tendre, avec son éternel sourire triste, le verre de whisky qu’elle vous aura préparé. C’est nouveau ça.

Mais que faites-vous ? Pourquoi vous asseyez-vous sur le trottoir, dos contre la façade de cet immeuble de bureaux. Auriez-vous un malaise ? Non, vos gestes ne sont pas altérés. Vous êtes tout à fait décidé à les accomplir. Vous avez mis votre serviette dans vos reins, relevé votre col, hésité entre croiser vos jambes en tailleur et les replier sur votre poitrine  et… posé votre chapeau retourné devant vous. 

Tout d’un coup, l’état de clochard vous a semblé le plus enviable. Plus de responsabilités, plus de femme à contenter, plus de fils à guider, plus d’ordonnances à rédiger, plus de formulaires pour la Sécu, plus de comptabilité… Vous soupirez de soulagement. 

Vous n’avez pas encore froid.

Emilie KAH septembre 2019

Découvrez la présentation du prochain stage sur l’art de la nouvelle que j’organise, conjointement avec Odile Zeller (Plumes d’ici et d’ailleurs), dans l’onglet Ateliers d’écriture/ Aller plus loin dans l’écriture

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Ecoutez Boris Cyrulnik

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Sans souffle, pas de voix

« Apprendre aux autres une technique vocale pour mieux parler, mieux projeter sa voix, avoir une meilleure élocution, diction, est aussi une façon de défendre notre langue. »  — Jean-Philippe LAFONT – Chanteur lyrique et désormais « maître d’éloquence »

Il y a de longues années que je lis à haute voix. D’abord, j’aime ça ; c ‘est un bonheur d’entendre les mots « sortir » du fond de son ventre. La lecture à haute voix, tout comme l’écriture, n’est-elle pas organique ? Ensuite, cette habitude me permet de vérifier la musicalité de mes propres écrits, de les mâcher et remâcher, jusqu’à ce qu’ils sonnent à ma guise. Enfin, en entendant un texte vivre, je m’entends vivre moi-même.

Je pratique la lecture à haute voix dans la sphère privée — je lis beaucoup pour moi, mais aussi pour mon mari, principalement en voiture ! —, et dans la sphère publique : ateliers d’écriture, « Soupes aux livres », interventions avec mon orgue de barbarie, durant lesquelles il m’arrive de mêler mes propres textes aux chansons des autres.

Parole, musique, musique de la parole, tout est lié. La grande Nathalie SARRAUTE ne disait-elle pas :« Quand j’écris, j’écoute. J’écoute chaque mot. Et quand je lis, c’est pareil. Tout ce que je lis, je l’entends. » ?

Quand on a, comme moi, le privilège d’écrire et d’être publiée, qu’on a, de plus, un petit bagage musical, il convient de mesurer sa chance et de ne pas gâcher ses talents. 

 Faire fructifier mon petit capital et le donner en partage                     

Améliorer la technique indispensable à mes pratiques, tel était donc mon objectif en m’inscrivant à un stage de lecture à voix haute. Durant cinq demi-journées de ce mois de juillet, dans la belle cité de Rabastens, Anne, Anne-Marie, Alexandra, Corinne, Isabelle, Monique et moi avons profité des conseils de Gilles FOSSIER (CRL). Personne n’a la science infuse. Si, pour l’art dont je parle, lire beaucoup, ne pas perdre une occasion d’écouter les autres (lecteurs publics, comédiens, conférenciers, orateurs,…) nous donnent de bonnes pistes de progression, rien ne peut remplacer les leçons de celui qui a appris à apprendre, qui a le goût et la volonté de transmettre des techniques et des expériences : le maître

Suivez la partition de l’auteur, prononcer toutes les syllabes (vous allègerez après), faites entendre les silences — c’est la ponctuation qui détermine le rythme du texte —, allez-y, soyez-y, communiquez avec ceux qui écoutent, sentez-les réfléchir, penser, s‘émouvoir, attention au souffle défaillant, sans souffle pas de voix, repérez l’acmé, pensez à la flèche dramatique, évitez les gestes, entraînez-vous, prenez des risques, gardez une part d’innocence… Emilie, mets de la chair dans tes voyelles ! 

Nous avons travaillé d’arrache-pied dans l’écoute et la bienveillance mutuelles. J’ai l’impression d’avoir beaucoup appris. Merci à Gilles et à mes camarades. Serai-je capable de mieux lire désormais ? 

Sur le chemin du retour, dans cette vague mélancolie qui accompagne la fin de tout stage, en me remémorant tous ces conseils, je me disais : « Restent la grâce, le charisme, qui font toute la différence et qui ne s’apprennent pas. »

De gauche à droite : Monique, Alexandra, Emilie, Gilles, Anne, Anne-Marie, et Isabelle
Photo : Corinne
Et Corinne !
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Et de trois ! L’atelier d’écriture de Lalande est une plante vivace.

Les ateliers d’écriture sont à la mode ; il en fleurit un peu partout. Certains sont annuels, d’autres vivaces. Nos lecteurs nous pardonneront cette comparaison jardinière — ne sommes-nous pas « gens de la campagne » ! Oui, l’atelier de l’association « PRÊTE-NOUS TA PLUME » est de ces plantes qui repartent chaque année, sans jamais décevoir. Il vient de vivre sa troisième saison.

LES CLÉS DU SUCCÈS

1 un endroit bien choisi : Lalande, salle chaleureuse et bel environnement.

2 un bon jardinier : l’animatrice connaît son affaire et ne cesse d’enrichir ses connaissances pour susciter l’envie d’écrire de l’atelier.

3 de l’entretien : régularité et bienveillance d’une douzaine de passionnés.

4 de l’amour : engrais deux fois par an pour bien se développer et rayonner.

NOS LECTURES-CONCERTS

Elles consistent à donner à entendre certains de nos textes d’atelier à un public de proches et d’amateurs de lecture à voix haute, en invitant un musicien pour que la fête soit plus belle.

Pour sa troisième saison, notre atelier a reçu, en janvier, Dmitri TOKAREV https://nooneisreal.bandcamp.com/, contrebassiste et, en juin, Bruno RAPIN, guitariste, chanteur, conteur. Deux artistes merveilleux, dans des genres très différents et des moments inoubliables !

L’atelier fonctionne les deuxièmes et quatrièmes jeudis de chaque mois d’octobre à juin, à Lalande, de 18h 30 à 20 h. Prochain atelier : jeudi 10 octobre 2019. Participation : 20  € par trimestre.

Un public ravi
Dmitri TOKAREV est venu à Lalande,
l’ami Bruno RAPIN aussi

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Conférence de mon frère Olivier KAH

Neurobiologiste et physiologiste,  qui fut chercheur au CNRS pendant 40 ans, à Bordeaux puis à Rennes, Olivier KAH a écrit 300 articles scientifiques au cours de sa carrière. Il continue ses activités en tant que directeur de recherche émérite au CNRS Institut de Recherche en Santé, Environnement et Travail (INSERM / Université de Rennes 1). Il a écrit de nombreux ouvrages, dont Les perturbateurs endocriniens, ces produits qui en veulent à notre santé.

«Mon objectif – explique-t-il- est de rendre accessible le fruit de mes recherches, de permettre à chacun de mesurer les conséquences importantes de certains produits sur notre santé et celle de nos enfants. A l’heure où l’Europe doit prendre des mesures concernant ce problème de santé publique, c’est important de comprendre quels sont les enjeux»

On les appelle perturbateurs endocriniens, mais de quoi parle-t-on ? Bisphénols, phtalates, PCB, retardateurs de flamme, autant de substances largement présentes dans notre environnement et susceptibles d’altérer l’action de nos propres hormones.  Ces produits sont accusés d’être responsables de l’augmentation de certaines pathologies (baisse de la fertilité, autisme, obésité, cancers, troubles du neurodéveloppement…). La conférence fera un point objectif sur toutes ces questions d’actualité, et dans un langage accessible à tous.Elle sera suivie d’un débat.

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Cerveau créatif ?

Le magazine Cerveau et Psycho avait publié, en mars 2018 (n°97), un article signé Sébastien Bohler, qui m’avait vivement intéressée. 

En effet, je suis toujours à l’affut des progrès des neurosciences concernant la créativité pour les confronter à mon vécu. Comment naissent nos idées, comment sont-elles traitées par notre cerveau, comment en faire quelque chose pour nos écrits et pour notre vie en général ? 

Si le cerveau droit semble toujours jouer un rôle primordial dans la créativité, il a cessé d’être considéré par les scientifiques comme le seul siège de celle-ci. Des méthodes de neuro-imagerie très perfectionnées ont permis à des chercheurs de l’université Harvard à Cambridge (Roger Beaty) de localiser les trois réseaux neuronaux qui déterminent la créativité d’un individu. Ces réseaux intéressent les deux hémisphères du cerveau ; ils s’activent simultanément dans l’acte créatif. Le premier nous permet de rêvasser (« réseau par défaut »), le deuxième attire notre attention sur toute particularité intéressante de notre environnement (« réseau de saillance »),  le troisième concentre et organise (« réseau de direction »).  

Le hic est que ces trois réseaux ont tendance à fonctionner séparément, pire à s’opposer ! «  Il n’est pas donné à tout le monde d’être en même temps rêveur et méthodique » , conclut Sébastien Bohler.

Pour créer il faut donc s’appliquer à :

— produire de nombreuses idées ;

— sélectionner, parmi ces idées, celles qui sont intéressantes pour un projet donné ;

— les mettre en forme de façon rigoureuse et obstinée.

N’est-ce pas ce que nous proposons dans nos ateliers d’écritureÉmilieD ® ?

Est-il possible d’améliorer la connectivité entre ces trois réseaux ? Les chercheurs ne le disent pas encore. 

Que faire, donc, en attendant d’en savoir davantage, pour améliorer notre créativité ? 

Travailler et persévérer, sans oublier :

— de s’autoriser à ne rien faire pour laisser notre esprit vagabonder ;

— de ne pas s’arrêter à la première idée, mais d’en chercher beaucoup d’autres pour choisir les meilleures.

Mon amie, Odile Zeller (Plumes d’ici et d’ailleurs), et moi-même proposerons prochainement un stage Éveilleur d’idées ®.Il vous donnera des méthodes pour multiplier vos idées.

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