Écrire une nouvelle à partir d’une photo

BURN OUT

Regardez cet homme qui passe, là, dans le jour finissant. C’est vous. Un pardessus gris souris confortable, des chaussures qui ne blessent pas les pieds — vous ne marcheriez  pas si aisément. Est-ce par coquetterie ou pour protéger votre crâne chauve que vous portez chapeau ? Les derniers rayons du soleil sont impuissants à réchauffer l’air glacé. Que diriez-vous de l’éclairage ? Qu’il est franc… C’est le mot juste ; la lumière dessine les contours de tout ce qu’elle touche. Quant aux âmes, quant à la vôtre, elle les pénètre jusqu’aux tréfonds.

Regardez-vous mieux, observez-vous, détaillez-vous : vous êtes cet homme qui marche dans la ville. Au bout de votre bras droit : votre serviette — votre servitude, car elle est votre outil de travail et contient tout ce qui est indispensable à un état que vous ne supportez plus. Votre main gauche vient de monter à votre visage. Est-ce pour vous gratter le nez ou pour la réchauffer de votre haleine. Car, tiens, vous n’avez pas vos gants. Vous les auriez oubliés, lors de votre dernière visite ! Comment avez-vous pu les laisser sur la table de votre patient ? Vous ne sortez jamais, jamais sans vos gants, l’hiver. Cette distraction ne vous ressemble pas. À ce constat votre raison vacille.

Vous voilà désaccordé. Pourquoi, aussi, vous appliquez-vous à être ce qu’on attend de vous — un personnage respectable et respecté de la ville. Est-ce si important d’être un homme important ? Que d’efforts on fait, dans la vie, pour se hisser au-dessus des autres ! D’où vient ce besoin ancestral de reconnaissance sociale. Vous vous êtes épuisé à cette tâche. Vous avez aussi épuisé les autres : Aurélie, votre épouse, pas assez bien pour votre famille, à laquelle vous avez été contraint d’apprendre les usages, vos fils qui, lorsqu’ils étaient classés seconds, vous entendait dire immanquablement : « Il n’y a qu’une place qui vaille, la première. »

C’est bien de vous qu’il est question. Mais oui, de vous : le docteur Pierre. Est-ce votre prénom ou votre nom ?  Combien de fois ne vous a-t-on pas posé cette question. Pas dans cette ville où tout le monde connaît le docteur Jérôme Pierre, fils du docteur Alain Pierre, petit-fils de… 

Qui songerait à contester votre légitimité à vivre et exercer votre art ici ? Quelqu’un vient de le faire ! À vous remémorer l’événement — car c’en est un pour celui que vous êtes —, vous voilà sidéré, accablé. Votre tête penche, vos épaules peinent à la tenir. Est-ce de fatigue, de colère, pire de honte ? Vous en avez oublié vos gants. Ressaisissez-vous, que diable, redressez-vous ! Que vous arrive-t-il ? D’où venez-vous pour être si chamboulé ? Des « quartiers », mais ce n’est pas la première fois que vous y allez. Toute agglomération a des quartiers qu’elle cache, qu’elle voudrait ne pas exister et qui régulièrement se rappellent à son bon souvenir par quelque fait délictueux : bagarre, incendie de voiture, viol, drogue, crime parfois. Vous en venez ; rien d’étonnant — ne vous appelle-t-on pas « le médecin des pauvres » ? Vous en auriez assez de cette étiquette ? Trop, ce serait trop ? Vous seriez bon jusqu’à un certain point ? La bonté n’a pas de limite ou n’est pas. Quoi ! les malades que vous venez de visiter vous ont insulté. Ils vous rendent responsable de leur délabrement physique, puisqu’il découle de leurs problèmes sociaux, environnementaux, pour lesquels des gens comme vous ne feraient rien. Ils ne manquent pas de logique, les gens des « quartiers ». Sans compter qu’ils vous ont jeté vos honoraires à la figure en vous disant que c’était de l’argent facilement gagné. Là, ils ont tort, il est difficile, harassant, jour après jour, année après année, de prendre en charge les maux des autres, de les écouter, de les réconforter, de les soigner au mieux de ses possibilités. La preuve ; ce soir vous êtes épuisé. Quoi, les études ? Elles sont difficiles. Vous n’avez pas de mérite, vous aviez les moyens intellectuels et financiers de les faire. Taisez-vous donc. 

Vous êtes scandalisé, découragé de la nature humaine et de la vôtre. Remettez-vous, vous arrivez dans des lieux plus riants. Le pavement est propre et blanc, les trottoirs sont larges et accueillants ; on y entre dans le crépuscule d’un pas allant, presque joyeux. Dans cinq minutes vous verrez votre immeuble. Vous venez de ralentir le pas. Quoi ? Vous n’avez pas envie de rentrer chez vous. Vous ne rentrerez pas ce soir. Votre femme vous attend ; vous le savez. Hein ! vous ne voulez pas la voir vous tendre, avec son éternel sourire triste, le verre de whisky qu’elle vous aura préparé. C’est nouveau ça.

Mais que faites-vous ? Pourquoi vous asseyez-vous sur le trottoir, dos contre la façade de cet immeuble de bureaux. Auriez-vous un malaise ? Non, vos gestes ne sont pas altérés. Vous êtes tout à fait décidé à les accomplir. Vous avez mis votre serviette dans vos reins, relevé votre col, hésité entre croiser vos jambes en tailleur et les replier sur votre poitrine  et… posé votre chapeau retourné devant vous. 

Tout d’un coup, l’état de clochard vous a semblé le plus enviable. Plus de responsabilités, plus de femme à contenter, plus de fils à guider, plus d’ordonnances à rédiger, plus de formulaires pour la Sécu, plus de comptabilité… Vous soupirez de soulagement. 

Vous n’avez pas encore froid.

Emilie KAH septembre 2019

Découvrez la présentation du prochain stage sur l’art de la nouvelle que j’organise, conjointement avec Odile Zeller (Plumes d’ici et d’ailleurs), dans l’onglet Ateliers d’écriture/ Aller plus loin dans l’écriture

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2 réponses à Écrire une nouvelle à partir d’une photo

  1. Emilie Kah dit :

    Merci pour ton commentaire, Michelle. Oui, plus que jamais, nous avons besoin d’empathie et de fraternité dans ce monde qui s’affole. Bises et à bientôt.

  2. Vanghersdale dit :

    Le burn out! Voila un sujet d’actualité, s’il en est ! C’est un mal qu’aucun remède ne pourra guerrir, car c’est à la société de prendre conscience qu’il faut sortir de cet engrenage: toujours plus, plus vite et mieux…Pourtant nous savons tous que la nature humaine est par essence imperfectible, et qu’à l’impossible nul n’est tenu. La pierre aussi solide soit elle finit par s’effriter avec l’érosion, les gants et les chapeaux ne nous protègent pas de tout, ils servent aussi à dissimuler, les chaussures confortables deviennent un luxe ultime pour qui se voit réduit à battre le Pavé des jours euntiers, et il sera difficile d’empêcher les jugements malveillants, et tous les sarcasmes générés par la jalousie et l’incompréhension , souvent cultivées à tort,
    entre les classes sociales. J’ai beaucoup aimé la subtilité des métaphores qui servent le texte. J’ai reçu cette lecture comme une invitation à réfléchir , et espérer une société moins vénale, plus solidaire et respectueuse de la nature, le chemin est entamé, mais la route est encore longue…..faisons la tous ensemble! Amicalement. Michelle

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